AVANT-PROPOS du livre " De Decazeville au Val d'Aran, dans les pas d'un Guérillero espagnol combattant pour la France 39 - 45"
Avant propos par l'historien Henri Moizet

Dans cet ouvrage, Jean COSTUMERO ne prétend pas construire une synthèse sur la Résistance aveyronnaise. Son objectif est de retrouver le contexte historique du Bassin de Decazeville où son père, jeune espagnol, s’est engagé dans la Résistance française. Il souhaite, par touches successives, cerner l’environnement social, politique, et forcément militaire, d’une telle aventure. Son choix semble clair : « non pas démontrer ou prouver mais simplement montrer », selon la finalité que certains donnent à l’Histoire.
Certes, des faiblesses, des lacunes, des insuffisances sont décelables. L’auteur, qui ne prétend pas être historien de formation, parfaitement conscient de cette réalité, a su cependant, par sa filiation, mobiliser les mémoires des anciens compagnons d’armes de son père. C’est un premier bénéfice pour les futurs travaux historiques à venir sur notre région.
En effet, il a réussi à rendre la parole à une minorité « d’oubliés de l’Histoire » de la Résistance aveyronnaise, les guérilleros, eux qui furent les premiers à entrer dans Rodez libéré. Il parvient à restituer ce qui fait la spécificité de ces combattants : la Reconquista.
Le poids de la Guerre d’Espagne toute récente, en effet, oriente la stratégie de l’UNE affiliée à l’A.S puis conduit à la désastreuse aventure du Val d’Aran. On cerne ainsi l’itinéraire, de l’Aveyron vers l’Aude puis de l’Ariège vers la Haute-Garonne, de ces soldats de l’Agrupacion qui eurent, selon le chanteur Jean Ferrat, « pour Drapeau, l’espoir».
La juxtaposition de témoignages d’acteurs survivants et d’éléments tirés des archives privées inédites confirment de profondes divergences politiques avec les FFT-MOI ou le parti communiste local, actif et très implanté dans le bassin industriel de Decazeville. Certaines affirmations vont surprendre ; leur véracité historique sera peut-être contestée. D’aucuns y verront une attitude iconoclaste, contraire aux discours, plus ou moins consensuels, admis depuis longtemps. Mais, 70 ans après les faits évoqués, n’est-il pas temps de proposer d’autres éclairages argumentés, sans doute connus de beaucoup mais tus pour de multiples raisons ?
On ne peut nier en effet les difficiles relations entre résistants, voisins géographiquement et idéologiquement mais qui s’opposent. On ne saurait ignorer les cloisons étanches dressées par des motivations propres, enfermant chacun dans une véritable coquille, comme l’a démontré l’historien de la Résistance H. MICHEL. L’émiettement, si souvent décrit au niveau national, se retrouve bien aussi dans le N.O de l’Aveyron. Le lecteur pourra en juger à partir de la chronologie, des documents privés et des archives publiques utilisés.
Mais dans leur combat, ces Espagnols, souvent communistes ou sympathisants, rencontrèrent d’autres hommes et femmes. Destins croisés ou parallèles dans lesquels ils essayèrent d’atteindre leurs propres objectifs, assumant leur part du combat avec les moyens que permettaient la clandestinité et la violence de la lutte contre Vichy et l’Occupant.
Aussi, on peut être légitimement étonné du rôle joué par des notables politiques locaux comme Paul Ramadier. Lors du colloque qui lui fut consacré à Paris en décembre 1988, l’historienne Claire ANDRIEU a évoqué, avec pertinence, Paul Ramadier, un exemple de résistance légale. La résistance mal connue des « 80 » parlementaires, refusant les pleins pouvoirs à Pétain, échapperait à l’image d’Epinal du résistant clandestin et armé.
Que dire de P. Ramadier ? Son esprit de résistance fut réel, son opposition irréductible à Vichy, décelable. Mais son engagement serait modéré dans le combat, laissant place à une résistance privée, individuelle. « P. Ramadier avait en cette occasion inauguré un mode légal et non-violent de résistance » écrit-elle. Or, certains faits et témoignages, présentés par Jean COSTUMERO, ouvrent une autre piste.
Paul Ramadier n’a pas, semble-t-il, seulement cultivé son jardin à Decazeville. Il a accepté le risque de l’illégalité et assumé les dangers de procédés exceptionnels. Cette vérité-là devra, sans doute, être confirmée et plus fortement étayée par d’autres sources écrites, publiques ou privées. En attendant, portons à son crédit qu’elle est conforme aux valeurs et aux engagements que Paul Ramadier a assumés, avec courage et constance, tout au long de sa vie politique publique.
En exposant, sous la forme d’une chronologie commentée, les résultats de ses recherches et du recueil de témoignages, l’auteur nous livre une aventure humaine complexe, liée aux années noires, dans le microcosme minier de Decazeville, zone d’immigration attractive où les travailleurs espagnols étaient nombreux. Ils le furent aussi dans la Résistance selon des modalités non homogènes. Des incompréhensions subsistent encore dans la mémoire collective à leur égard. Trop de faits restent englués dans le non-dit ou voilés par une mémoire, partiellement et volontairement, occultée.
Sur le rôle des étrangers dans la Résistance aveyronnaise, ce livre mériterait d’être une première étape vers d’autres recherches de la vérité historique. Donc d’une histoire dépouillée de ses mythes et légendes, où chaque groupe d’acteurs, même s’il fût longtemps silencieux, devrait y trouver sa juste place enfin reconnue.
Henri MOIZET, professeur agrégé à la retraite
Ex-correspondant de l’IHTP- CNRS en Aveyron